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Mourmelon-le -Grand

Les histoires de Jacques (4).

Le De Haviland "Puss-Moth".

      Il existe des avions de légende dont le destin ne saurait être ordinaire. C'est probablement le cas de cet avion, à aile haute, rencontré un jour de l'été 1959, au fond d'un hangar de l'aéro-club de Pons. On m'avait dit qu'il avait appartenu au duc de Windsor et cela piquait un peu ma curiosité : j'aurais bien voulu essayer cette vénérable antiquité ! Après consultation des encyclopédies spécialisées, j'appris à peu près son histoire.

Cette photographie prise à Southend-Rochfort, en Angleterre, en 1967, est due à M. Alan Brown. On distingue bien (devant la porte) un des haubans du train d'atterrissage, en position aérofreins.
Miss Amy Johnson

Le De Haviland DH 80-A "Puss-Moth".

      Construit dans les années 30, en Angleterre,c'était l'avion du record du monde d'Amy Johnson qui, en 1932, seule à bord, avait relié Londres au Cap de Bonne Espérance, en Afrique du Sud, en 9 jours… Quel courage avait cette petite bonne femme ! C'est après ce record qu'il fut acquis par le Duc de Windsor. C'était un triplace en tandem, toutes les places les unes devant les autres, entièrement garni de cuir. Il avait longtemps été stocké à Toussus-le-Noble, en région parisienne, avant d'être acquis, à l'instigation d'un des dirigeants de l'Aéroclub de Pons-Avy, Jean Lavalette, par un pilote de ce club, le docteur F... Cette antiquité glorieuse finissait ses jours en Charente Maritime, où il était en vente, sans beaucoup de succès.

      C'est là que, un beau matin, arrivent en voiture sur le terrain, deux vacanciers, un collègue pilote parisien, accompagné par un très gros et très grand (par le poids et la taille...) industriel, parisien lui aussi, qui voulait faire une promenade en avion… Oui, mais… Impossible d'arriver à le rentrer dans aucun de nos petits biplaces de club !

      En visitant le hangar, ce monsieur tombe en arrêt, là, dans le fond, devant cet avion tout poussiéreux et nous dit qu'à son avis il tiendrait très bien dans là-dedans.... Je m'informe sur la situation administrative de l'engin : oui, il est français, son certificat de vol est en règle, c'est un DH 80-A, immatriculé F-ANRZ, et il est encore correctement assuré. Seulement je n'avais jamais volé sur cet appareil et la bonne règle des clubs veut qu'en ce cas on fasse quelques tours de piste en double commande avec un instructeur ou tout au moins avec un pilote confirmé sur ce type de matériel. Pas d'instructeur connaissant cet avion. On finit par se souvenir qu’un membre du club avait déjà volé dessus…C’était même lui qui avait ramené cet appareil de Toussus-le-Noble ! Joint au téléphone, ce pilote arriva assez vite au terrain et me dit : "Oh! vous savez, c'est un avion comme un autre, il n'est pas vicieux. Voici les principales commandes. Malheureusement je suis très pressé et je ne peux faire un tour avec vous"… Avant que je ne puisse dire quoi que ce soit, sa voiture avait déjà disparu derrière un nuage de poussière blanche… Tiens...

      Le Puss-Moth une fois sorti sur le terre-plein et débarrassé des traces de plusieurs mois d'hivernage, nous avons essayé de le mettre en route. Imaginez une voiture ayant passé un hiver sans tourner, exposée à l'humidité et au froid, et que subitement vous vouliez la faire démarrer…Après une bonne heure de bataille, en employant tous les moyens avouables (ou non : en le "shootant" avec une injection directe d'éther dans le filtre à air). Ça ne doit pas être recommandable, et pourtant, ça marche ! L'engin finit par éternuer, puis toussoter, tousser plus franchement et enfin lâcher un énorme nuage de fumée (toujours bleue : c'est l'huile) en pétaradant des quelques chevaux réveillés sur les cent vingt qu'il aurait dû logiquement libérer ! Enfin au bout d'un petit quart d'heure de chauffe, l'écurie semblait à peu près complète et je décidais de faire un vol d'essai, seul évidemment.

      Après une visite pré-vol minutieuse ou toutes les commandes sont inspectées et vérifiées, je m'installe et me sangle correctement dans le cuir. Les pressions et températures étant normales, les cales sont enlevées et je commence à rouler doucement vers le seuil de la piste la plus longue. Au sol, le comportement est convenable et la conduite aisée. Finalement, aligné, bien dans l'axe, le vent faible et soufflant dans une direction favorable, il faut se décider à y aller. Après les dernières actions vitales (une ultime série de vérifications) et l'absence d'autres appareils dans le circuit de piste, je mets progressivement plein gaz en contrant le couple de renversement. L'avion s'ébranle et prend progressivement de la vitesse. Sur une légère sollicitation, la queue se lève et vient en ligne de vol. La vitesse augmente encore et vers 50 et quelques Kt (estimés par la position d'une palette dans le vent, devant un secteur gradué ), sur une nouvelle sollicitation, l'avion décolle et se met en pallier, à un mètre du sol. Tout paraît bien se passer et le pilote aurait tendance à siffloter…

      Quand, d'un seul coup, l'avion redescend, touche le sol et recommence son roulage queue haute… Inspection rapide des paramètres : tout est correct. Nouvelle tentative et … résultats identiques. Oui, mais, la piste n'est pas infinie et je vois les haies qui la clôturent se rapprocher rapidement ! Nouvelle inspection panoramique avant la décision d'arrêt et de freinage brutal. Et là, je remarque sur le côté le grand levier cranté, genre frein de camion, que j'avais très logiquement pris pour un frein de parking et desserré avant de rouler. N'ayant plus rien à perdre, je manœuvre à nouveau ce levier et -miracle- je sens une poussée dans le dos, une accélération franche. L'avion redécolle et prend une nette pente de montée : les haies sont franchies, ça y est : il vole. L'explication sera trouvée aussitôt reposé : ce levier commande la position des carénages des grands haubans du train d'atterrissage. Ces carénages peuvent pivoter de 90 degrés et venir jouer ainsi le rôle d'aérofreins très efficaces, je venais d'en faire l'expérience…

      La suite est sans problèmes : j'ai pu "briffer" en vol mon collègue parisien. Il a ensuite fait faire une promenade au gros monsieur qui a été tellement enchanté qu'il a commencé à apprendre à piloter pendant ses vacances dans notre région et fini par acheter cette vénérable pièce de musée, soulageant grandement l'Aéroclub de Pons. Mais l'histoire ne s'arrête pas là et il faut évoquer le retour de ce pilote, à Toussus, par petites étapes, en suivant la nationale 10 et en se posant sur tous les terrains rencontrés avec ce sacré Puss-Moth… Pour refaire le plein d'huile...
      Mais non, l'histoire du Puss-Moth ne peut s'achever ainsi ! Désireux d'avoir un appareil plus moderne, son propriétaire l'avait mis en vente et la première communication téléphonique qu'il a reçu d'un éventuel acheteur émanait d'un Dassié homonyme... Mais je vous assure que ce n'était pas moi ! Je vous laisse imaginer la situation à la Feydau et les quiproquos qui s'en suivirent ...

En 2006, le F-ANRZ termine glorieusement sa carrière au Musée de l'Air et de l'Espace !

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