Les histoires de Jacques (10).

Racket au Caire....

     A la fin d'un séjour professionnel particulièrement éprouvant, au Nigéria et après un embarquement très mouvementé à Lagos (voir dans "Avions"), suivi d'un vol heureusement normal sur Egypt-Air, les lumières du Caire grossissaient sous nos ailes. Par cette belle nuit d'Avril 1980, c'était le prélude à un agréable week-end de décompression. Ma chambre était bien réservée à l'hôtel Méridien et j'avais en poche le billet pour le Son et Lumières des Pyramides... Tout se présentait donc sous les meilleures augures !


Nigéria. Survol de la savane arbustive avec les plaques de sable envahissantes. © Jacques DASSIÉ

      Prudent, avant de sortir de l'aéroport, j'avais changé quelques centaines de dollars pour éviter les taux usuraires rencontrés en ville. Puis je rejoignis la queue pour les formalités de douane et de police. Et là, surprise, on me fit mettre à l'écart, avec un groupe d'une douzaine d'autres personnes, sans la moindre explication... Ces braves gens ayant évidemment conservé passeport et billet d'avion. Plus inquiétant, deux soldats, fusil en main, nous encadraient... Que se passait-il ?



Un stop pour visiter Nairobi, au Kenya.

     Après une longue attente, où l'on percevait la montée d'un certain énervement (surtout au niveau de la cage grillagée contenant beaucoup de perroquets, que transportait un authentique diplomate africain...) on nous dirigea par une sortie dérobée vers une cour dans laquelle stationnait un camion militaire, un vieux GMC de toutes les guerres ! Il fallut en faire l'escalade, avec tous nos bagages et la cage de perroquets. En route, par d'interminables banlieues. Puis le GMC ralentit et finit par stopper devant une lourde grille qui s'ouvrit aussitôt et se referma de même, mais avec un bruit qui faisait froid dans le dos, malgré la chaleur accablante...
Une grande cour intérieure, bordée de hauts murs, un poste de garde éclairé, cela ressemblait à une caserne, pour ne pas dire à une prison. Conduits au poste de garde, un gradé parlant anglais consentit à nous expliquer que, venant du Nigéria, sans vaccination anti-cholérique à jour, nous étions placés en quarantaine. Des examens et des analyses allaient être pratiqués (par qui, quand ?) Minuit venait de passer, nous étions donc vendredi, week-end dans les pays arabes, et aucun espoir de rencontrer une autorité quelconque avant dimanche matin... Un infirmier en blouse jadis blanche vint nous distribuer de gros Q-tips, à charge pour nous de les introduire dans une partie généralement inexplorée de nos individus, puis de les placer dans une éprouvette bouchée et d'inscrire notre nom sur l'étiquette idoine ! Je refusais tout net cette pratique humiliante et l'anglophone fut commis pour me faire comprendre que c'était mon droit, mais qu'en ce cas, ils étaient obligés de me garder quarante jours afin de vérifier que je ne développais pas la maladie... Son discours fut convainquant !


Au passage, un magnifique point de vue sur "Les neiges du Kilimandjaro", qui émerge de la couche nuageuse.

      Puis on nous conduisit dans nos chambres, c'est à dire dans une cellule bétonnée qui permettait juste de loger un lit métallique, sa paillasse crasseuse et constellée je ne sais par quoi et une couverture, militaire elle aussi. Bien entendu, il faisait une chaleur étouffante et l'air était irrespirable...
Vers trois heures du matin, bouffé par des myriades de bestioles volantes et rampantes, n'y tenant plus, j'entrepris de convaincre la serrure (avec canif et coupe-ongle) de se laisser séduire, ce qui ne fut pas très difficile. Une fois dans la cour, je voyais le poste de garde d'où arrivaient les bruits étouffés d'une sacrée nouba ! Quelques mètres encore et j'atteignis le mur. Deux caisses me firent un escalier et je pus agripper le sommet et me hisser... A califourchon, je découvrais une rue déserte, des lampadaires, la civilisation, quoi ! Mais en slip, sans passeport, sans argent, sans billet d'avion et sans bagages, où aurais-je pu aller sans me faire aussitôt cueillir par la police ? Je suis donc redescendu et j'ai regagné mon palace, essayant de rêver à ma chambre du Méridien... Le lendemain, la matinée s'avançait sans que personne ne se manifeste... les portes avaient été rouvertes et le porte-clé avait jeté un oeil désabusé sur ma serrure en haussant les épaules... Il s'en foutait à un point... Le diplomate pérorait au milieu du groupe, faisant un foin terrible au sujet de ses perroquets, destinés; disait-il; aux plus grands chefs d'états du monde... Nous commencions à avoir très soif ! Enfin, l'heure de la soupe sonna. Hélas, devant l'aspect et l'odeur de ce qui nous était proposé, impossible d'avaler quoi que ce soit... et une nouvelle journée, une autre nuit se passèrent, la rage au cœur avec ce sentiment d'impuissance et d'humiliation.

      Le troisième jour, je remarquais une présence féminine au poste de garde : une blouse vraiment blanche. Elle comprenait l'anglais et je pu bénéficier d'un verre d'eau, un délice. D'un coup, une grande effervescence agita le poste de garde, tout le monde astiquait, briquait, rangeait puis vint s'aligner, formant une double haie devant la grille, ouverte !
Et oui, c'était une inspection presque surprise d'une autorité descendant en costume européen d'une grosse limousine noire et fortement climatisée ! De derrière les rangs, je lui criais en anglais "S'il vous plait, Monsieur, aidez-moi" Interloqué, il demanda aux garde de me relâcher et me fixa un rendez-vous dans son bureau une demi-heure plus tard. Il y eut brusque changement d'attitude chez les gardes et je pu même avoir accès à ma valise et à leur lavabo pour une toilette réparatrice.

      La personnalité qui me recevait était en fait le directeur de la Quarantina, cette quarantaine-prison. Je lui contais mon histoire, en lui expliquant comment je m'étais informé, que entre la France et le Nigéria, cette vaccination n'était pas nécessaire, pas plus que d'Egypte en France. Que d'ailleurs les services vaccination d'Air-France m'avaient recommandé d'éviter la répétition de telles vaccinations. Qu'au Nigéria, je n'avais mangé que de la cuisine européenne et bu exclusivement de l'eau minérale... Il m'a crû, mais m'a précisé "Monsieur Dassié, l'Egypte considère que le choléra sévit de façon endémique au Nigéria. Mais je vous autorise à quitter immédiatement le territoire égyptien. Pas question toutefois de vous y arrêter : pas d'hôtel, pas de pyramides, je vous fais reconduire vers le premier avion en partance pour Paris". No comments... Demi-heure plus tard, sous les regard envieux de mes co-détenus et des sacrés perroquets (ils n'arrêtaient pas de gueuler, les perroquets, pas l'ambassadeur !), nanti de mes papiers, je quittais cette résidence de luxe, encadré de trois soldats, deux en armes et le troisième portant ma lourde valise : j'avais retrouvé mon identité !

Et le racket, dans tout cela, m'objecteront les objecteurs attentifs et chipoteurs ? Attendez, ça vient, on n'a pas encore décollé.

      Les tristes banlieues paraissent plus gaies sous un soleil éclatant et nous arrivons à l'aéroport Cairo International. Je me propose de serrer les mains de mes soldats, mais non, ils s'obstinent et me suivent ! Sans nourriture depuis vingt six heures, je m'arrête à la première terrasse de café venue et je commande le gigantesque café au lait double ou triple, assorti d'une montagne de gâteaux, loukoums et autres barres chocolatées... Puis je réalise que mes trois gardes sont toujours là, derrière ma chaise... Oui, les gardes, mais aussi une demi-douzaine de petits drôles avec lesquels ils semblent entretenir des relations familiales... Oui, ce sont leurs enfants. Comment ont-ils fait pour les prévenir ? Le téléphone arabe, sans nul doute. Et tout ce monde écarquille de grands yeux et louche sur les corbeilles qui encombrent la table... je comprends vite et fait asseoir tout le monde, les gardes avec leurs fusils entre les genoux (je n'ai pas osé leur proposer des former les faisceaux) et ces gosses, toutes ces têtes bouclées. Pas rancunier, le roumi.

      Les meilleures choses ayant une fin, les gosses rassasiés, (et le racket, disent encore interrogatifs, les... Minute, y a pas l'feu au lac Nasser !) je prends congé de tous, sauf des deux gardes armés et obstinés et je me dirige vers le comptoir douane- police, en prélude à mon embarquement. Le comptoir est haut, à hauteur de mes épaules et j'ai peine à y hisser ma valise. Le préposé, homme splendide, à la Omar Sharif (pardon Monsieur Sharif), cheveux de jais et dents passées au produit qui lave plus blanc que blanc... Chemise blanche et galons sur les épaules, il m'accueille avec un sourire éclatant et s'intéresse à la collection de visas qui constellent mon passeport.

      Tout d'un coup : un bruit énorme. Que s'est-il passé ? Ma valise, grosse et lourde, est tombée toute seule du comptoir ??? et s'est ouverte en projetant son contenu dans l'aérogare, au milieu de la foule assez dense à ce moment-là. Je me précipite et ramasse le plus vite possible toutes mes affaires éparpillées. Puis, ho hisse, je la remonte sur le comptoir et veux reprendre mon petit sac de voyage (parfois appelé baise-en ville par d'aucuns à l'éducation curieuse). Oh ! rage, oh ! désespoir, oh! sort funeste qui m'accable : mon baise-en-ville à disparu ! "Non, me certifie Omar, je n'ai rien remarqué. Il y a juste ici votre passeport". Je ne suis pas fou, pourtant... Me voici reparti vers le café ou je rassemble mes ultimes monnaies pour me shooter au café crème et très vite noter la liste de ce que j'avais perdu pour les diverses déclarations que j'allais avoir à faire et pour ma comptabilité personnelle vis à vis de ma Compagnie.



Au Caire, malgré son air angélique, la Quarantina est une prison avec des grilles, et beaucoup d'insectes piqueurs... © Jacques DASSIÉ.

       "Mister Dessie, please...". Je reconnais mon nom trituré par les haut-parleurs, cependant que l'un des soldats me tire la manche et essaie de m'expliquer que Omar est un grand chaouch (ce dont je n'avais évidemment jamais douté !). Nous allons à nouveau vers le comptoir, Omar est toujours là et avec un sourire qui oblige à sortir les Ray-ban, m'explique en un anglais oxfordien que la police égyptienne est très bien faite et qu'il est heureux de m'annoncer que mon baise..., heu, ma sacoche en cuir a été retrouvée ! Ma manche gauche me tiraille encore et mon garde m'explique en english-pigeon que Omar est véritablement un très grand chaouch... Je vide mon portefeuille de son contenu en livres égyptiennes et le garde se faufile et réapparaît derrière le comptoir, chuchotant quelque chose aux oreilles d'Omar. Le sourire éclate de plus en plus surtout lorsque j'ai précisé qu'en remerciement de l'action de la police, je serais heureux de faire un petit quelque chose pour ses œuvres...

       Miracle, c'était le sésame et mon zeb réapparaît ! Les formalités se terminent en quelques secondes et me voici en route pour l'embarquement, toujours suivi de ma fidèle escorte. Porte spéciale et une, deux, une deux sur le tarmac, une hotesse, mon escorte et moi !. La coupée de mon vol Air France a enfin stoppé le zèle de mes gardes... Si, si, armes aux pieds, ils m'ont laissé monter seul, sous les regards surpris des passagers du coté gauche de l'appareil. Le pacha devait m'attendre car les portes ont été bouclées aussitôt après et l'avion a pris les virages des taxiways sur les enjoliveurs des différents trains (enfin, presque...). Les Pyramides, parlons-en, je les ai aperçues, non loin de la coulée verte du Nil. On était en montée et elles ont bien défilé pendant dix secondes devant mon hublot...
C'est pas du racket, ça ?


Les Pyramides, lors de l'adieu à la coulée du Nil. © Jacques DASSIÉ.

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